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La psychothérapie à l’épreuve du numérique : enjeux et limites

  • Photo du rédacteur: Cyrille BERTRAND
    Cyrille BERTRAND
  • il y a 4 jours
  • 4 min de lecture

La psychothérapie à distance (ou visiothérapie) : quels sont les enjeux et les limites de ce nouvel outil numérique ? Quelles sont les conséquences sur la relation thérapeutique, le suivi des psychothérapies en cours, et celles initiées exclusivement en ligne ?


image de l'article "l'apport des neurosciences affectives", interview de Cyrille Bertrand, directeur de Neuro Gestalt Institut

La « visiothérapie », une solution d’urgence devenue pratique courante


La visioconférence a permis aux professionnels de la santé mentale de traverser la crise sanitaire liée à la COVID-19 en maintenant un lien avec leurs patients. Pourtant, cette modalité, initialement conçue comme une solution temporaire, soulève aujourd’hui des questions fondamentales : peut-on offrir un accompagnement psychothérapeutique optimal à distance ? La pratique clinique se trouve à la croisée d’enjeux moraux, éthiques et déontologiques, tandis que les limites de la « visiothérapie » deviennent de plus en plus évidentes.


Cette nouvelle forme d’interaction a permis de préserver le contact et, dans certains cas, d’entretenir des relations thérapeutiques existantes. Cependant, elle n’a ni favorisé le développement du lien ni permis d’en créer de nouveaux. 



Les limites de la « visiothérapie » : une régulation émotionnelle en question


L’attachement et la présence incarnée


L’un des défis majeurs de la « visiothérapie » réside dans la difficulté à restaurer l’enjeu d’attachement, particulièrement crucial pour les patients présentant des fonctionnements limites. Les recherches en neurosciences affectives, notamment celles d’Allan Schore, soulignent l’importance de la présence physique du thérapeute pour permettre une régulation émotionnelle efficace. Schore (2019) explique que la communication non verbale et les échanges implicites entre les cerveaux droits du patient et du thérapeute jouent un rôle central dans la création d’un espace thérapeutique sécurisant. Ces interactions subtiles, difficiles à reproduire à distance, permettent de « goûter » le monde interne du patient et d’offrir une contenance psychique essentielle.



L’estime de soi et la honte


La « visiothérapie » complique également la régulation de la honte, un enjeu central dans l’estime de soi. Le cadre virtuel peut accentuer le sentiment de vulnérabilité chez certains patients, tout en limitant la capacité du thérapeute à offrir un soutien incarné. Une étude publiée dans Frontiers in Psychology (2021) met en lumière les difficultés rencontrées par les thérapeutes pour aborder des thèmes sensibles, tels que la honte ou la culpabilité, dans un contexte où la communication non verbale est réduite.



La différenciation, la séparation et les enjeux d’amour et de sexualité


Travailler sur la différenciation et la séparation suppose une présence physique qui permet d’expérimenter concrètement la relation à l’autre. À distance, ces processus risquent d’être appauvris, laissant les patients dans une forme d’illusion relationnelle. Les enjeux d’amour et de sexualité, souvent liés à des dynamiques de frustration et de désir, nécessitent un cadre thérapeutique où le corps et les émotions peuvent s’exprimer pleinement. Une méta-analyse publiée dans Journal of Affective Disorders (2020) souligne que les thérapies en ligne peuvent limiter l’exploration de ces thèmes, en raison de l’absence de contact visuel et physique direct.



La « visiothérapie » : une régulation rationnelle, mais rarement émotionnelle


La visioconférence permet une régulation rationnelle des difficultés psychologiques, mais elle ne saurait remplacer la dimension émotionnelle et incarnée de la thérapie. Comme le rappelle Schore, la présence régulée du thérapeute permet d’endiguer psychiquement les angoisses du patient. À distance, cette contenance est partiellement perdue, et le risque est de reproduire avec nos patients ce que certains parents font avec leurs enfants : les placer devant un écran pour éviter l’interaction humaine.


Une étude menée par l’Université de Zurich (2022) montre que les patients en « visiothérapie » rapportent un sentiment de vide relationnel plus marqué que ceux suivis en présentiel. Ce vide est particulièrement préjudiciable pour les personnes souffrant de troubles de la personnalité, pour qui la relation thérapeutique doit être une expérience réparatrice et non une reproduction de leurs schémas relationnels dysfonctionnels.



La science au service de l’humain, et non l’inverse


Je ne m’oppose pas au progrès technologique ni aux avancées scientifiques. NGI, en tant qu’institut, reste attentif aux recherches les plus pointues sur le cerveau et les neurosciences affectives. Cependant, la relation et le lien doivent conserver leur primauté. Nous sommes des mammifères, et notre équilibre psychique dépend en grande partie de nos interactions humaines.


La science doit servir l’humain, et non se substituer à ce qui constitue l’essence même de notre humanité : la rencontre, l’écoute et la présence. La relation et l’action sont les deux remèdes à l’anxiété. Il est temps que les patients retrouvent le chemin des cabinets pour y rencontrer un professionnel qui les écoute sans l’intermédiaire d’un « masque numérique ».



Retrouver le chemin de la présence


La visioconférence offre des avantages pratiques indéniables : gain de temps, absence de déplacements, confort. Pourtant, être en relation exige un effort : celui de rencontrer l’autre, de s’engager dans une dynamique où le corps et les émotions ont leur place. Le « clic & collect » ne saurait s’appliquer aux dynamiques relationnelles.


Aller en psychothérapie implique de s’accorder le temps de la remise en question, de la réflexion et du ressenti. C’est un engagement qui demande de la discipline : se rendre à son rendez-vous, s’y poser, partager avec son thérapeute ce qui est sensible, puis laisser décanter jusqu’à la séance suivante.



Chez NGI, nous poursuivrons nos formations en Psychothérapie du Lien et en neurosciences affectives en présentiel, dans le respect des règles sanitaires en vigueur. Comme tout bon gestaltiste, apprenons à vivre en harmonie avec notre environnement, tout en préservant ce qui fait notre humanité : la relation.





Au plaisir de vous rencontrer lors de l’une de nos prochaines formations… Prenez soin de vous !


Cyrille Bertrand



6 commentaires

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Cyrille
il y a 6 heures

Merci pour ce long commentaire

Au plaisir

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Invité
il y a 4 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci Cyrille. Quel soulagement de te lire. Les avancées de l'IA posent aussi beaucoup question.

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Cyrille
il y a 6 heures
En réponse à

Merci du commentaire

Effectivment, l'IA va poser d'autres préoccupations éthiques et déontologiques

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Pascale Schupp
il y a 4 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci pour cet article qui rappelle l'essentiel !

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Cyrille
il y a 6 heures
En réponse à

Oui depuis la période CIOVID, nous réapprenons l'essentiel...

Merci pour le commentaire

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Invité
il y a 4 jours

Merci Cyrille, pour cet article et ces références. Face à des clients qui déménagent ou qui sont temporairement dans l'impossibilité de venir au cabinet, la question du suivi en présentiel se pose de manière parfois inattendue et impromptue, quand il ne s'agit pas de demandes expressément formulées telles quelles.

Ce qui pourrait être vu comme une solution de continuité du suivi thérapeutique (ou de la possibilité d'en entamer un, dans certains cas) devient en fait, une gageure dans le processus de construction d'une relation thérapeutique relationnelle puissante et effective. Il est nécessaire de ne pas éviter la question et de la replacer dans le champ du travail lui-même avec le client, à mon sens, régulièrement, pour "sentir" les limites d'un…

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