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La psychothérapie à l’épreuve du numérique : enjeux et limites

  • Photo du rédacteur: Cyrille BERTRAND
    Cyrille BERTRAND
  • 4 mai
  • 4 min de lecture

La psychothérapie à distance (ou visiothérapie) : quels sont les enjeux et les limites de ce nouvel outil numérique ? Quelles sont les conséquences sur la relation thérapeutique, le suivi des psychothérapies en cours, et celles initiées exclusivement en ligne ?


image de l'article "l'apport des neurosciences affectives", interview de Cyrille Bertrand, directeur de Neuro Gestalt Institut

La « visiothérapie », une solution d’urgence devenue pratique courante


La visioconférence a permis aux professionnels de la santé mentale de traverser la crise sanitaire liée à la COVID-19 en maintenant un lien avec leurs patients. Pourtant, cette modalité, initialement conçue comme une solution temporaire, soulève aujourd’hui des questions fondamentales : peut-on offrir un accompagnement psychothérapeutique optimal à distance ? La pratique clinique se trouve à la croisée d’enjeux moraux, éthiques et déontologiques, tandis que les limites de la « visiothérapie » deviennent de plus en plus évidentes.


Cette nouvelle forme d’interaction a permis de préserver le contact et, dans certains cas, d’entretenir des relations thérapeutiques existantes. Cependant, elle n’a ni favorisé le développement du lien ni permis d’en créer de nouveaux. 



Les limites de la « visiothérapie » : une régulation émotionnelle en question


L’attachement et la présence incarnée


L’un des défis majeurs de la « visiothérapie » réside dans la difficulté à restaurer l’enjeu d’attachement, particulièrement crucial pour les patients présentant des fonctionnements limites. Les recherches en neurosciences affectives, notamment celles d’Allan Schore, soulignent l’importance de la présence physique du thérapeute pour permettre une régulation émotionnelle efficace. Schore (2019) explique que la communication non verbale et les échanges implicites entre les cerveaux droits du patient et du thérapeute jouent un rôle central dans la création d’un espace thérapeutique sécurisant. Ces interactions subtiles, difficiles à reproduire à distance, permettent de « goûter » le monde interne du patient et d’offrir une contenance psychique essentielle.



L’estime de soi et la honte


La « visiothérapie » complique également la régulation de la honte, un enjeu central dans l’estime de soi. Le cadre virtuel peut accentuer le sentiment de vulnérabilité chez certains patients, tout en limitant la capacité du thérapeute à offrir un soutien incarné. Une étude publiée dans Frontiers in Psychology (2021) met en lumière les difficultés rencontrées par les thérapeutes pour aborder des thèmes sensibles, tels que la honte ou la culpabilité, dans un contexte où la communication non verbale est réduite.



La différenciation, la séparation et les enjeux d’amour et de sexualité


Travailler sur la différenciation et la séparation suppose une présence physique qui permet d’expérimenter concrètement la relation à l’autre. À distance, ces processus risquent d’être appauvris, laissant les patients dans une forme d’illusion relationnelle. Les enjeux d’amour et de sexualité, souvent liés à des dynamiques de frustration et de désir, nécessitent un cadre thérapeutique où le corps et les émotions peuvent s’exprimer pleinement. Une méta-analyse publiée dans Journal of Affective Disorders (2020) souligne que les thérapies en ligne peuvent limiter l’exploration de ces thèmes, en raison de l’absence de contact visuel et physique direct.



La « visiothérapie » : une régulation rationnelle, mais rarement émotionnelle


La visioconférence permet une régulation rationnelle des difficultés psychologiques, mais elle ne saurait remplacer la dimension émotionnelle et incarnée de la thérapie. Comme le rappelle Schore, la présence régulée du thérapeute permet d’endiguer psychiquement les angoisses du patient. À distance, cette contenance est partiellement perdue, et le risque est de reproduire avec nos patients ce que certains parents font avec leurs enfants : les placer devant un écran pour éviter l’interaction humaine.


Une étude menée par l’Université de Zurich (2022) montre que les patients en « visiothérapie » rapportent un sentiment de vide relationnel plus marqué que ceux suivis en présentiel. Ce vide est particulièrement préjudiciable pour les personnes souffrant de troubles de la personnalité, pour qui la relation thérapeutique doit être une expérience réparatrice et non une reproduction de leurs schémas relationnels dysfonctionnels.



La science au service de l’humain, et non l’inverse


Je ne m’oppose pas au progrès technologique ni aux avancées scientifiques. NGI, en tant qu’institut, reste attentif aux recherches les plus pointues sur le cerveau et les neurosciences affectives. Cependant, la relation et le lien doivent conserver leur primauté. Nous sommes des mammifères, et notre équilibre psychique dépend en grande partie de nos interactions humaines.


La science doit servir l’humain, et non se substituer à ce qui constitue l’essence même de notre humanité : la rencontre, l’écoute et la présence. La relation et l’action sont les deux remèdes à l’anxiété. Il est temps que les patients retrouvent le chemin des cabinets pour y rencontrer un professionnel qui les écoute sans l’intermédiaire d’un « masque numérique ».



Retrouver le chemin de la présence


La visioconférence offre des avantages pratiques indéniables : gain de temps, absence de déplacements, confort. Pourtant, être en relation exige un effort : celui de rencontrer l’autre, de s’engager dans une dynamique où le corps et les émotions ont leur place. Le « clic & collect » ne saurait s’appliquer aux dynamiques relationnelles.


Aller en psychothérapie implique de s’accorder le temps de la remise en question, de la réflexion et du ressenti. C’est un engagement qui demande de la discipline : se rendre à son rendez-vous, s’y poser, partager avec son thérapeute ce qui est sensible, puis laisser décanter jusqu’à la séance suivante.



Chez NGI, nous poursuivrons nos formations en Psychothérapie du Lien et en neurosciences affectives en présentiel, dans le respect des règles sanitaires en vigueur. Comme tout bon gestaltiste, apprenons à vivre en harmonie avec notre environnement, tout en préservant ce qui fait notre humanité : la relation.





Au plaisir de vous rencontrer lors de l’une de nos prochaines formations… Prenez soin de vous !


Cyrille Bertrand



11 commentaires

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Invité
il y a 6 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

Un article intéressant, qui pose des questions essentielles — et qui mérite qu'on les nuance. La présence incarnée est irremplaçable, c'est vrai. Et pourtant, je supervise en ligne des gestalt-thérapeutes qui progressent réellement, séance après séance. Et je ne peux que constater que mes clients en thérapie en distanciel en font de même. Je crois que ce qui fait la qualité du travail à distance, c'est moins le médium que la qualité de présence du thérapeute — et sa capacité à travailler le contact, même à travers un écran. Le Covid et les confinements nous ont appris à travailler différemment en distanciel, à proposer des expérimentations à distance, en s'appuyant sur l'environnement du client grâce à la webcam : nous…

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Invité
11 mai
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci Cyrille de ces rappels bien utiles. En effet, la régulation rationnelle ne suffit pas et une séance complète en visio (avec parfois des variations de qualité de synchro) est plus couteuse en énergie pour notre cerveau qui doit compenser les micro-décalages, interpréter des signaux incomplets (nous ne sommes pas réduits à notre expression faciale) ... Bref, le recours à la visio est à mes yeux parfois utile et nécessaire (j'y ai recouru durant les confinements et pour accompagner des clients parfois en déplacements au lointain) mais j'ai bien du mal à l'envisager comme une modalité unique d'accompagnement thérapeutique sauf à admettre qu'elle est alors partielle...

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Marc Morice
11 mai
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci Cyrille de mettre en mot ce que je ressens intuitivement depuis longtemps face a ce moyen de communication que j’utilise le moins possible avec mes clients

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Tressy Fleurice
11 mai
Noté 5 étoiles sur 5.

Il est très intéressant au travers de cet article de regarder les stratégies d’évitements présentées par nos patients/clients qui demandent la visio, les limites de la rencontre de l’autre, entre terreur et sécurité dans l’intime, le passage de la thérapie à la psychothérapie.

Merci Cyrille pour cet article qui rappelle l’essentiel : on ne peut pas faire l’économie du lien si l’on veut faire de la PGRO.

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martine valton jouffroy
11 mai
Noté 5 étoiles sur 5.

Ma pratique dans 2 cabinets et des clients en ligne me conduit a vraiment inviter mes clients a regulierement a venir en presentiel et eux memes ressentent le bienfait du corps en face de l'autre. Neanmoins j'accompagne des clients a l'etranger loins de la France depuis plusieurs annees sans avoir eu de presentiel et oui il faut bien avoir en tete l'absence de corps.... je developpe du coup plus encore de l'empathie et fait plus d'efforts a tous points de vue que pour du presentiel ou je pense que le non verbal joue sa partitiion....

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